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Innovation

L’innovation revue par les Crapauds fous

Ci-dessous, interview de Thanh pour la Fabrique des Mobilités
27.05.2019

Relayé par la Fabrique des Mobilités http://lafabriquedesmobilites.fr/articles/interview-de-thanh-nghiem-lopen-innovation/

1 > Pour toi, c’est quoi innover et y a-t-il des facteurs limitants et des facteurs facilitant ?

Innover c’est apporter des solutions nouvelles à des problèmes réels, ça doit être utile à des gens, à des communautés de pratiques, dans un contexte donné. J’insiste, pour moi innover n’a pas de sens en soi – on pourrait innover en marchant sur la tête par exemple, ce serait nouveau puisque personne ne le fait ! Une innovation n’a d’intérêt que si elle a une utilité sociale pour des gens – au-delà d’enrichir ceux qui essayent de la développer et de la vendre. L’innovation doit aussi être adaptée à son contexte d’utilisation. Il faut arrêter de vendre des boîtes noires aux gens, avec des tas de fioritures dont on n’a pas besoin. Sans parler du problème du pillage des données personnelles, et de l’obsolescence accélérée.La techno pour la techno, l’objet qui fait Papa Maman, qui gaspille des ressources rares, tous ces gadgets inutiles, trop souvent conçus pour ne pas durer voire pour créer de la dépendance, ce n’est pas de l’innovation mais de l’égarement entropique, de la manipulation des désirs, qui conduit en Occident à une gabegie de l’offre. Infobésité, fake news, jeux addictifs (un jeune passe en moyenne 4h par jour devant un écran), des smartphones et des pads obsolètes en 6 mois et non réparables, ce n’est pas possible de continuer dans un tel modèle ! Je vous conseille de jeter un œil à Internet of shit et aux Hackacons, ou au grand n’importe quoi de l’IoT, c’est vraiment drôle !Par construction, le marketing et le système Corporate ont pour objet de nous faire acheter plus, il y a une course à la R&D et aux techno censées soutenir la compétitivité et la croissance. Rares sont ceux qui se posent authentiquement la question de la finalité. Quand on a un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous. Partant de là, tout le monde essaie de promouvoir sa manière de voir le monde, son marteau…C’est ça le facteur limitant selon moi. On essaie trop de promouvoir la techno pour la techno, les start-up et l’innovation sont devenus des sortes de mantra qu’on agite devant les investisseurs et les VCs de la Silicon Valley. La start-up nation, les licornes, tout ça relève de la baudruche.Le facteur facilitant, c’est l’inverse. Il s’agit de donner aux gens les moyens de s’outiller pour améliorer leurs modes de vie, construire les communs, investir dans des technologies frugales et réparables. Et mettre en place des espaces et des temps qui permettent aux gens d’expérimenter et de partager les savoirs (FabLabs, Maker faire, fêtes citoyennes, etc). Tout le monde ne va pas devenir geek ou fabriquer un tracteur demain matin ! Mais il y a beaucoup d’objets – téléphones, PC, batteries, montres, véhicules légers, robots fermiers, drones – dont on peut prendre le contrôle en communautés de pratiques.

2 > Comment une innovation se propage et conquiert des nouveaux usagers ?

Par les communautés de pratique, le bouche à oreille et le faire savoir. C’est ce qui va donner envie et faire que l’innovation se propage. Ça passe par des gens, de l’expérience réelle, et la construction de communs ouverts à tous.
Une des clés c’est bien sûr l’open source : open hardware – accès aux pièces détachées, aux kits de construction – mais aussi bidouillage, transmission des savoirs, qui peut se faire en pair à pair – FabLab, Hackathons, moments de rencontre entre amateurs – et éventuellement dans des cadres de formation plus formels – AFPA, école. L’Atelier Paysan et la Fabrique des Mobilités sont de bons exemples de telles pratiques.Autre clé, il faut aussi savoir utiliser les outils média d’aujourd’hui, pour faire savoir et polliniser les idées. Vidéos et didacticiels, Wiki, bibliothèques de données, outils collaboratifs, tout cela permet de faire connaître, de partager les plans, les pièces détachées, et de passer à l’acte, seul ou avec d’autres amateurs. Dans le brouhaha médiatique d’aujourd’hui, il faut savoir raconter une histoire, la rendre attrayante (storytelling), donner envie aux gens de se jeter à l’eau en leur montrant que c’est possible. Beaucoup de gens croient que les technos c’est très compliqué et que ce n’est pas pour eux. C’est ce que beaucoup d’industriels essaient de leur faire croire en tous cas. A l’école, dans des fêtes citoyennes, des tiers-lieux, à travers des documentaires, on peut ouvrir les esprits. Au fond, il s’agit de promouvoir l’esprit du système D, de la bidouille. C’est ça l’esprit du Crapaud fou !On résume, il faut 1) l’envie de se lancer, donc les communautés, le bouche à oreille, l’éducation 2) les possibilités techniques, biens communs en open source et accompagnement 3) le faire savoir, les média pour polliniser les esprits. Et bien sûr, en chapeau, l’utilité sociale.

3 > Comment peut-on évaluer la pérennité et l’évolutivité d’une innovation ?

La clé, ce sont les communautés de pratiques et les biens communs générés autour de cette innovation. On peut prendre comme indicateur la taille, l’expansion géographique et le dynamisme des communautés de pratiques. On voit bien le phénomène avec les logiciels libres – cf Ubuntu, Debian, les multiples distro qui se sont développées autour de Linux. On a aussi pas mal étudié le phénomène Wikipedia, avec les rôles au sein de la communauté (steward pour accueillir les débutants, pompier pour gérer les bagarres...). Idem avec le phénomène des FabLabs ou des Makers, ce qui compte ce sont les gens qui font vivre les lieux et les innovations.C’est intéressant par exemple de voir comment le Raspberry Pi – une véritable innovation utile et ouverte à tous – a explosé en quelques années. En 2006, des profs d’informatique à Cambridge ont développé ce petit ordinateur pour permettre à leurs élèves de comprendre les outils qu’ils utilisaient. De la taille d’une carte de crédit, totalement appropriable sur le plan logiciel et matériel, il se vend autour de 40 €. Il y en a 25 millions d’exemplaire en circulation, ce qui en fait le troisième modèle d’ordinateur le plus vendu de tous les temps. “Vous pouvez trouver en ligne toutes sortes de tutoriels et de codes en accès libre pour vos projets. La grande force du Raspberry Pi sur ses concurrents tels qu’Intel ou Asus, c’est la communauté (1)

4 > Jusqu’où la production de valeur de l’innovation ouverte et partagée est-elle prévisible ?

On ne la prévoit pas, l’innovation ouverte et partagée se vit, elle émerge d’un faisceau de besoins et s’adapte en permanence, de manière organique. Une innovation qui a vraiment du sens et qui est ouverte aura ses défenseurs, utilisateurs et promoteurs naturels. Cf les exemples que j’ai cités avant : distro Linux, Raspberry Pi, Atelier Paysan…C’est un peu comme dans un écosystème, l’apparition de nouvelles espèces adaptées aux ressources locales, qui entrent en symbiose avec les autres espèces, vont se développer plus vite que les autres. Si elles sont trop prédatrices ou trop gourmandes, elles vont déséquilibrer leur environnement et péricliteront in fine. Dans un système limité, la collaboration est une clé de la résilience.
Dans notre cas, si je me réfère au langage que nous utilisons pour les Wiki ou sur les plate-forme collaboratives des Crapauds fous, la clé c’est d’avoir des pratiques de jardinage, des codes de conduite et des principes qui favorisent la croissance et la résilience naturelle des idées et des innovations. On ne tire pas sur les plantes pour les faire grandir plus vite, tout comme on ne donne pas des ordres à des communautés de bénévoles pour qu’ils se mettent en intelligence collective…

5 > Comment l’imprédictibilité de la valeur peut favoriser l’émergence et la pérennité d’innovation pour des entreprises ? 

Pardon ? L’imprédictibilité de la valeur, je suppose que tu fais référence au fait qu’on ne sait pas où l’innovation ouverte et partagée va se déployer.Si c’est bien ça, alors oui, cette forme d’innovation-là est par construction factrice de pérennité, parce qu’elle part des vrais besoins, des communautés de pratiques, adaptées au contexte local. Mais attention : si au départ le faisceau de besoins est bien identifié et la réponse appropriée par les usagers, l’innovation peut ensuite être dévoyée par les entreprises. Le caractère open source est important, mais pas suffisant. Il faut que l’entreprise joue le jeu avec les développeurs et les communautés de pratiques, il s’agit de co-produire ensemble les solutions, de les améliorer au fil de l’eau pour le bénéfice de tous.La question épineuse est celle du partage de la valeur créée. Les entreprises cotées en bourse, dont les KPI sont le ROI, l’EBITDA et la croissance, auront naturellement tendance à vouloir s’approprier une plus grande part de la rente économique. Un modèle de gouvernance transparent et partagé reste à inventer pour de telles innovations sociétales, qui sont ancrées dans de vrais besoins et des communautés de pratiques.La Fabrique des Mobilités en est un bon exemple, il me semble, puisqu’elle a réussi à attirer en son sein des associations, des industriels, des territoires, des chercheurs et des citoyens, et à produire des biens communs dont certains sont brevetés pour générer une rentabilité aux investisseurs. On peut aussi regarder l’Atelier Paysan, les communautés du libre, ou Raspberry Pi. La puissance du modèle repose sur les communautés de pratiques qui portent le développement de l’outil, mais il y a aussi un modèle économique sous-jacent et transparent (formations, vente de matériel ou de prestations, coup de pouce de fondations ou de mécènes).

6 > Qu’est-ce que la façon de pensée l’innovation en Chine/Asie peut apporter à la façon de penser l’innovation en Europe ?

En Chine, avec le Shenzen Open Innovation Lab, David Li a développé une approche de l’innovation par la base et pour les gens, qui bouleverse la suprématie des GAFAM et autres industriels de la Silicon Valley.David dit (et prouve) que l’innovation viendra non pas de la Silicon Valley ou de Shenzen, mais des communautés au coin de la rue qui sauront tirer parti des ressources globales (Internet, Mooc, mouvements Makers) pour répondre à des besoins locaux. David a mis en pratique à grande échelle l’Open Hardware à Shenzen, qui est la Mecque de l’électronique. 90 % des composantes électroniques du monde viennent de Shenzen, et tout va tellement vite là-bas que la moindre nouveauté est immédiatement récupérée, copiée et améliorée par le voisin. C’est pour cette raison que Shenzen est un écosystème ouvert d’innovation par la pratique, dans lequel le système des brevets n’a pas d’application possible.Proche du CRI et de la logique Open education / Learning by doing portée par François Taddéi, David est un ami intime des Crapauds fous, on chemine ensemble depuis fin 2017.
Free software developer dans les années 2000, David a été frustré de ne pouvoir libérer le hardware. Il a donc créé le SZOIL en 2004 pour s’attaquer à l’IoT. En quelques années, il a ouvert les smartphones, des montres, des battery tanks… puis les LSEV (Low Speed Electic Vehicles) et les robots fermiers. Aujourd’hui, avec ses kits open source, on peut bricoler un smartphone pour 50 à 100 €, monter une LSEV pour 2000 à 5000 €, etc.
Mieux encore, il a fait des POC (preuves de concept) avec des femmes en prison à Nairobi ou des villages ruraux éloignés en Chine (phénomène des TaoBao Village (2)).
Son but est de démystifier l’innovation pour montrer que tout le monde peut y accéder et que l’innovation utile viendra de la rue. Le modèle est celui d’une innovation de masse, appuyée sur l’open source et la montée en capacité des usagers. Cela pose la question des effets rebonds, et de l’épuisement des ressources – David en est bien conscient, on en discute souvent. L’hypothèse est que derrière l’accès aux objets, les usagers prennent conscience de ce qu’il faut pour construire un téléphone, un véhicule, etc, et que les usages se rationalisent en conséquence. On répare, on partage, on améliore, on fonctionne en boucle locale en impliquant les voisins, le low tech et l’innovation continue s’imposent naturellement comme solution moins chère et plus efficace.Maintenant, l’Asie ce n’est pas que la Chine ! Ayant travaillé en ASEAN, à Hong Kong et en Chine dans les années 90-2000, puis en 2015 au Vietnam pour développer l’Open Innovation avec la Vietnam National University, la Banque Mondiale et le gouvernement, je pense qu’il y a en Asie une autre façon de penser l’innovation, en partant des gens, de leurs besoins, sans fioritures – avec une bonne dose de système D, qui rejoint l’esprit du Low Tech.
Il faut savoir qu’au Vietnam, le mot innovation n’existe pas ! Pour eux, personne n’invente rien, tout existe déjà d’une manière ou d’une autre, simplement on additionne, on jette ou on recompose pour modifier une manière de faire ou de vivre. Ce qui compte c’est la destination finale du bidouillage. Donc au Vietnam, il n’y a pas d’innovation, ou elle est partout ! Les Viets sont très astucieux pour bricoler des choses, bidouiller, c’est la conséquence d’années de guerre et d’un système de valeurs qui met l’accent sur l’entraide et l’attachement à sa communauté d’origine. Le système D là-bas se pratique partout au quotidien en famille, en communauté, dans le village ou le quartier. Or le Low Tech, n’est-ce pas le système D et l’entraide, tout simplement ?En résumé, ce que l’Asie peut apporter à la façon de penser l’innovation en Europe c’est 1) elle part des besoins des gens et s’appuie sur des communautés de pratiques qui adapteront les solutions à leur contexte local 2) les kits, plate-forme, outils qui donnent aux gens les moyens de bidouiller, c’est sur ça que repose l’innovation durable et utile 3) l’innovation ne peut être brevetée et gardée enfermée dans des labos, ou alors elle mourra in fine.

Bonus : peux tu nous partager une image de cette innovation ?

Avec les Crapauds fous et David Li, nous avons déployé un projet appelé RTR_100_Inclusion qui associe des acteurs très divers : le CRI, la Catho de Lille, Synergy Family, le LICA, Emmaus, Chance…Le projet RtR vient d’être retenu dans le cadre de l’appel à projet 100 % inclusion du Ministère du Travail. Nous bénéficierons de 10 M€ pour accompagner 1500 personnes éloignées de l’emploi sur 3 ans et leur permettre de se remettre en action. L’idée de Right to Repair : droit de se réparer, de réparer les objets, de réparer la planète.Le projet se déploiera en s’appuyant sur tout ce que j’ai évoqué avant (l’innovation utile, par la base et l’empowerment avec les proto de David Li, ainsi que d’autres filières d’activité) avec trois régions pilote (PACA, Hauts de France, Île de France) et un dispositif pour passer à l’échelle. Le projet met l’accent sur l’accompagnement humain (principes et outils IKIGAI développés par le CRI), pour permettre à tous de “passer du TACA au TAVI” (du Talent Caché au Talent Vivant).Nous nous appuyons sur un écosystème de pionniers agissant en immersion auprès des populations cibles, cf Synergy Family (décrocheurs de Marseille), Emmaus Alternative, AFPA, éducateurs spécialisés. Nous nous appuierons aussi sur le Big Data et des processus apprenants pour passer à l’échelle (start-up Chance qui utilise le Big Data pour améliorer les processus de recrutement de personnes en difficulté, chercheurs du CRI et de la Catho de Lille). Il y a aussi des partenariats avec des grandes entreprises, des territoires, des institutions intéressées par le modèle Right to Repair. Notons enfin que les filières envisagées ne se limitent pas à l’IoT de David Li. Il y aura aussi des filières musique, sport, permaculture, art, artisanat… du bidouillage autour du Raspberry Pi et peut-être même des pilotes avec des grands cuisiniers pour aller de la graine à la table.En clair, ce projet met en œuvre un peu tout ce que nous venons de voir. Tout cela a commencé fin 2017 avec David Li, car nous partageons les mêmes valeurs de l’innovation utile, bottom-up, portée par les communautés. C’est le pas de côté des Crapauds fous, le supplément d’âme, qui peut sauver l’espèce.

 

1François Mocq dans le Hors série Socialter “L’Avenir sera Low-Tech”, mai 2019

2Villages qui ont connu un boom en quelques années grâce au e-commerce, avec un CA compris entre 2 M$ et 2 milliards $. Il y en aurait plusieurs dizaines de milliers aujourd’hui https://sampi.co/taobao-villages-china-rural-ecommerce/

Collaborateur(s) de cette page: thanh .
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